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Hal R. Varian, professeur d'économie à Berkeley
« La baisse de 40 % des actions d'Internet est un bon signe »




Mis à jour le lundi 20 septembre 1999

« Votre livre Economie de l'informationrepose sur une provocation. Vous écrivez que les règles économiques classiques peuvent tout à fait s'appliquer à la nouvelle économie de l'information. Comment expliquez-vous alors que la valorisation d'entreprises de ce secteur soit l'objet de vives controverses ?

- Le même phénomène s'était produit quand la télévision câblée a émergé aux Etats-Unis, ainsi que dans les années 1840, avec les compagnies de chemin de fer. Toutes les firmes qui croissent très rapidement, dans un environnement incertain, sont difficiles à évaluer. Mais le fait que les actions Internet aient récemment baissé de 40 % est un bon signe qui montre que l'on revient, en douceur, à la réalité.

- Les actifs de ces firmes sont essentiellement intangibles, et donc difficiles à évaluer. Les ratios économiques classiques, le retour sur actif par exemple, peuvent-ils encore leur être appliqués ?

- Eric Brynjolfssom, du Massachusetts Institute of Technology (MIT) a examiné comment le marché évaluait différents types d'investissement. Si une entreprise investit un dollar en usine ou équipement, sa valeur financière augmente d'un dollar. Si elle investit un dollar en technologie de l'information, sa valeur croît de 7 dollars. Il explique cette différence en disant que pour un dollar investi dans les technologies de l'information, il en faut six autres pour valoriser cette technologie (dans le logiciel, l'organisation du travail, etc.).

- La nécessité de disposer d'actifs physiques importants (chaînes de production ,etc.) pour atteindre l'équilibre a longtemps constitué une barrière à l'entrée dans le secteur industriel. Pensez-vous que l'« effet réseau », théorie selon laquelle la valeur d'une entreprise croît comme le carré du nombre de ses utilisateurs, ait les mêmes conséquences dans l'univers des nouvelles technologies ?

- Oui. Il faut néanmoins noter que cette règle n'est pas nouvelle puisque les premiers articles à son sujet datent de 1973 !

Le principe des ventes couplées ( bundling) en est un autre. Il se développe très rapidement aux Etats-Unis. Les compagnies de téléphone américaines proposent des bouquets de services : abonnement à un service téléphonique classique, à Internet, au téléphone mobile, et à la télévision câblée. Si on achète deux services, c'est moins cher, trois, c'est encore plus avantageux, etc.

» ATT a annoncé ces promotions il y a six mois. Et maintenant tous ses concurrents veulent suivre la même voie. Pouvoir proposer un bouquet de services procure un avantage concurrentiel évident.

- Ces offres couplées vont encore accroître l'« effet verrouillage » dont vous parlez dans votre livre. Vous considérez qu'un client verrouillé est à mettre à l'actif de l'entreprise. Mais une firme verrouillée, puisque consommatrice de ces technologies, ne devrait-elle pas porter ce fait à son passif ?

- Le client tire aussi des bénéfices de cet « effet verrouillage » qui exacerbe la concurrence. Microsoft se développe très agressivement vers le marché d'Oracle, spécialiste des systèmes d'information. Oracle va donc sûrement faire davantage attention à ses clients et en particulier aux petites entreprises, qui vont être les premières cibles de Microsoft. Quand deux entreprises se battent pour un même client, c'est très bon pour ce dernier !

- En ce qui concerne les droits d'auteur, vous dites aux créateurs : ”Donnez vos produits gratuitement.“Pensez-vous que les musiciens et leurs éditeurs, actuellement très menacés par la technologie MP3, qui permet de télécharger de la musique sur son ordinateur, aient envie de donner leurs oeuvres gratuitement ?

- Dans l'industrie de la musique, les six plus grandes entreprises du secteur ont deux sources de revenus : la distribution et la promotion. MP3 va attaquer sévèrement la première.

» Les musiciens, grâce à MP3, seront extrêmement nombreux à tenter de diffuser leurs oeuvres sur Internet. La promotion de leurs titres sera d'autant plus nécessaire pour se différencier des autres artistes. Les musiciens devront peut-être payer ce service promotionnel, capable de capter l'attention des utilisateurs.

- Pensez-vous que les lois anti-trust puissent continuer de s'appliquer dans un domaine où l'effet réseau, l'importance des coûts fixes, et également la normalisation, imposent aux entreprises de disposer d'un grand portefeuille de clients pour atteindre le seuil d'équilibre ?

- Le coauteur du livre, Carl Shapiro, était le chief economist du ministère de la justice américaine pendant le premier procès Microsoft. Nous pensons que les lois antitrust continuent de s'appliquer. Mais tout dépend de leur interprétation.

» Aux Etats-Unis, ce n'est pas illégal d'être en position de monopole. Ce qui est illégal, c'est d'essayer d'étendre un monopole. Microsoft n'a pas été attaqué parce qu'il avait un monopole dans le domaine des logiciels pour ordinateurs personnels, mais parce qu'il a essayé de l'étendre dans de nouveaux domaines, comme celui des navigateurs. »

 

Propos recueillis par Annie Kahn


Hal R. Varian

 Professeur d'économie et de gestion à l'université de Berkeley (Californie), Hal R. Varian est aussi directeur de la School of Information Management and Systems (Ecole de gestion des systèmes d'information).

 Spécialiste de microéconomie, il est le coauteur, avec Carl Shapiro, également professeur à Berkeley, de L'Economie de l'information (De Boeck Université, 1999).





Le Monde daté du mardi 21 septembre 1999

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